Une transformation discrète, s’opère dans les bureaux des députés et les couloirs de l’Assemblée nationale.
Un rapport remis en mai 2026 par les députés Nicolas Bonnet et Denis Masséglia, co-rapporteurs du groupe de travail sur l’intelligence artificielle de l’Assemblée nationale révèle que l’IA générative s’est imposée à une vitesse qui prend de court l’institution elle-même.
85,4 % des députés et collaborateurs ayant répondu au questionnaire diffusé en mars 2026 par le Collège des Questeurs déclarent utiliser des outils d’IA et 88 % d’entre eux le font de façon quotidienne ou hebdomadaire.
Reformulation de mails et courriers, synthèse documentaire ainsi que les recherches sont les trois usages plébiscités, loin devant l’aide à la création de contenus ou la gestion d’agenda.
Sans surprise, ChatGPT domine très largement le marché, cité par 63 % des utilisateurs.
Mais le rapport souligne un fait notable : Le Chat, le chatbot de Mistral AI, se hisse en seconde position (18 %), devant Gemini de Google (15 %) et Claude d’Anthropic (12 %).
Selon les rapporteurs, le choix de l’outil » made in France » est moins motivé par la performance que par des considérations de souveraineté numérique.
Un usage déjà massif, une institution qui court derrière
Cette adoption fulgurante s’est faite sans attendre le feu vert de l’institution. 61 % des utilisateurs se servent d’outils gratuits, sans abonnement, souvent depuis leur ordinateur personnel. Un usage largement spontané, presque sauvage, que l’Assemblée découvre a posteriori.
D’une manière générale, 44 % des répondants placent la protection des données en tête de leurs préoccupations, devant la fiabilité des réponses et le risque d’hallucinations (36 %).
Le rapport documente une pratique jugée à haut risque. Certains collaborateurs redirigent leurs messageries professionnelles vers des services extérieurs pour profiter d’analyses par IA.
Une fuite de données personnelles et institutionnelles hors du contrôle de l’Assemblée, que le document qualifie de risque de sécurité grave.
Le paradoxe est assumé par les intéressés eux-mêmes. Un collaborateur interrogé reconnaît que la confidentialité reste largement théorique une fois le travail lancé, l’efficacité prenant alors le dessus. Un autre va plus loin : si le choix devait se faire entre performance et sécurité, ce serait la performance qui l’emporterait.
RAG et LLM souverains
Côté administration, l’Assemblée a lancé dès 2023 ses premiers chantiers avec deux priorités validées par la présidente : la transcription automatique des débats en commission et l’aide au traitement des amendements.
L’outil maison Vox-IA, opérationnel depuis septembre 2025, permet déjà de synchroniser texte et audio en temps réel pour les rédacteurs de comptes rendus. Un autre système traite désormais 60 amendements à la minute pour en produire une synthèse en une phrase.
Un secours technologique bienvenu quand on sait que les amendements déposés en séance sont passés de quelques milliers par législature à plus de 83 000 sous la précédente.
Mais le rapport est aussi lucide sur les limites du tout-IA institutionnel. Une expérimentation de système de recherche augmentée (RAG) menée avec une entreprise française pendant trois mois en 2025 s’est soldée par un échec. L’outil ne parvenait pas à analyser plus de cinq à dix documents à la fois, rendant tout déploiement à grande échelle hors de prix.
Le dilemme entre souveraineté et efficacité
Tout le rapport tourne autour d’une même tension, résumée par un collaborateur interrogé : les infrastructures américaines dominent le marché et échappent, par construction, au droit européen.
Plusieurs voix plaident pour une migration vers Mistral, jugé plus fiable en matière de souveraineté, quitte à perdre en performance. D’autres jugent cette bascule illusoire tant que les alternatives françaises ne rivalisent pas avec les ténors américains.
Les rapporteurs tranchent avec pragmatisme : pas question de faire développer un modèle d’IA propre à l’Assemblée, jugé hors de portée financièrement et techniquement. Ils recommandent plutôt de miser sur des modèles open source hébergés sur des serveurs sécurisés français, couplés à un travail fin sur les prompts plutôt que sur le ré-entraînement des modèles.
Sur le terrain des ressources humaines, le rapport recueille des inquiétudes feutrées mais réelles. Il existe des craintes de perte de savoir-faire, de « fainéantise intellectuelle » et de dévalorisation des collaborateurs relégués au rang de relecteurs de copies produites par une machine.
Les témoignages recueillis dessinent une administration qui veut croire à un redéploiement vers des tâches à plus forte valeur ajoutée, sans nier les risques de fracture entre initiés et non-initiés à l’IA.
Ce que préconisent les rapporteurs
Face à cette photographie contrastée, Nicolas Bonnet et Denis Masséglia formulent une série de recommandations :
Accélérer la sécurisation des données internes pour offrir aux députés une alternative fiable aux outils grand public
> Former systématiquement élus et collaborateurs, encadrer le risque de dépôt massif d’amendements généré par l’IA
> Mettre en place un suivi annuel des usages pour ne pas se laisser distancer par une technologie dont l’évolution reste largement imprévisible.
Un début de réponse a déjà été apporté avec la charte d’utilisation des systèmes d’IA, diffusée en octobre 2025 auprès de l’ensemble du personnel. Elle autorise le recours à l’IA pour les données publiques mais le proscrit strictement pour les données internes, sauf outil validé par la direction des systèmes d’information.
Reste une question que le rapport laisse en suspens : combien coûtera, en euros et en électricité, la mise à niveau numérique du Palais Bourbon ?
Le déploiement d’un modèle de langage sécurisé pour l’ensemble des utilisateurs de l’Assemblée est déjà chiffré à environ 150 000 € par an d’hébergement, sans compter le recrutement de personnel dédié.
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